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Que cherchait Branly ?

Synthèse et suites d'une découverte par le Professeur Gabillard


En visitant le Musée Branly, on est en premier lieu frappé par la simplicité et l'aspect rudimentaire des
objets qui y sont exposés… De petites plaques de verre sur lesquelles sont déposées des couches très minces de cuivre,
ou d'autres métaux… des tubes contenant des limailles de divers métaux… des flacons pleins de grains plus ou moins
gros… des bâtonnets dont sortent des fils électriques… un empilement de sphères d'acier dans un tube de verre… de
petits trépieds reposant sur des disques d'acier poli… quelques vieux galvanomètres… Et des objets plus importants,
mais d'aspects hétéroclites : un électromètre ; une grosse boîte cubique dont les faces ajourées sont fermées par un
grillage métallique et qui ressemble à un garde-manger ; un ventilateur ; une rampe de lampes électriques du modèle
Edison ; un coffre surmonté d'un gros arbre à cames entraîné par un moteur électrique… et même un pistolet dont la
gâchette est actionnée par un électro-aimant.
On a peine à imaginer comment, en 1890, un homme seul a réussi, avec ces objets, à faire l'une des plus importantes
découvertes de l'humanité : le moyen de réaliser des communications radioélectriques.

Pour comprendre le parcours intellectuel d'un savant, il est important de situer son œuvre dans son contexte historique. L'année 1890 est située presque au milieu de la période 1881-1905, qui est connue sous le nom de "grande crise de la physique de la fin du XIXème siècle".
En 1881 l'américain Albert Abraham Michelson publie le résultat négatif de ses tentatives de mise en évidence d'une variation de la vitesse de la lumière en fonction du déplacement de la terre dans l'espace. Ce résultat expérimental sonnait le glas des théories de Galilée et de Newton qui étaient alors le paradigme dominant de la science.
Durant cette même période se situe l'œuvre du physicien allemand Ernst Mach. Celui-ci accusait les concepts newtoniens d'espace et de temps absolus de n'être que des postulats, non démontrés et indémontrables, qui n'avaient pas plus de valeur pour la science que des hypothèses métaphysiques.
Il affichait également la plus grande réserve vis-à-vis de toutes les théories, qui n'étaient d'après lui que des outils, utiles mais provisoires.
De leurs aveux mêmes, les publications de Mach ont vivement influencé Hertz et Einstein, en leur recommandant de ne faire que modérément confiance à toute théorie, et de ne se fier qu'à l'observation des faits expérimentaux au moyen de leurs sens et d'appareils fiables.
Einstein en a déduit que le seul postulat valable était l'invariance de la vitesse de la lumière, expérimentalement prouvée par Michelson et Morley (de 1881 à 1887), ce qui lui a permis en 1905, avec la théorie de la relativité restreinte, de mettre fin à cette période de crise.
Cette même période a été une phase de remises en cause, de bouleversements et de progrès, analogue à ce qu'a été en architecture la transition entre le Moyen Age et la Renaissance.
Cette introduction nous a semblé nécessaire pour expliquer ce qu'une analyse superficielle pourrait faire reprocher à Edouard Branly :
A savoir, que l'on ne trouve dans ses publications (et en particulier dans la note publiée dans les comptes-rendus de l'Académie des Sciences du 24 Novembre 1890) aucune équation ni aucune référence aux travaux théoriques de Hertz et de Maxwell.
Il n'y a dans ce travail que la description minutieuse, exprimée en un français impeccable, d'un ensemble de faits expérimentalement observés avec certitude.
Faits qui, révélés au monde savant, devaient être le point de départ de la télégraphie sans fil et de la Radio.
Ces faits, obtenus sans aucun a priori théorique, mais contrôlés par un labeur infatigable et infiniment honnête, devaient permettre aux hommes de communiquer à distance sans aucun lien matériel, et donner naissance à notre monde moderne.

Bien que nous n'en ayons aucune preuve, nous pensons que Branly, comme ses illustres contemporains Hertz et Einstein, a dû être influencé par les travaux de Mach.


Les objets exposés au Musée Branly sont les vestiges matériels de son parcours intellectuel que nous allons nous efforcer de suivre.
L'objet n° 75 du catalogue est un électromètre à quadrants, que le jeune Edouard (il avait alors 28 ans) avait construit pour effectuer les mesures de sa première publication à l'Académie des Sciences (le 19 Février 1872) intitulée Mesure de la polarisation dans l'élément voltaïque. Cet instrument devait lui servir pour préparer sa thèse de doctorat, Etude des phénomènes électrostatiques dans les piles, soutenue le 31 Mars 1873 (voir aussi le n° 81).

Ainsi, la carrière scientifique de Branly s'est, dès son départ, orientée vers la mesure des potentiels, puis des courants électriques, comme en témoignent les nombreux galvanomètres présentés dans les vitrines (objets n° 7, 72, 73 et 73 bis).
Puis, après une éclipse due à sa démission (pour raisons personnelles) de son poste à la Sorbonne, et à ses études de médecine, Branly reprend ses recherches à l'Institut Catholique de Paris, dans un dortoir désaffecté qui lui servira de laboratoire pendant 55 ans, et où il fera sa grande découverte
Vers 1887, on y trouve Branly effectuant des recherches sur les effets thermoélectriques, et sur l'effet de la chaleur et des gaz ionisés sur la conductivité de toutes sortes de substances (nombreux objets dans les vitrines du Musée, en particulier l'objet n° 71).
La même année, Heinrich Hertz avait observé qu'une étincelle jaillit plus facilement entre deux électrodes lorsque celle qui est polarisée négativement est éclairée par une lumière ultraviolette.
Ce phénomène fut attribué en 1888 par Wilhelm Hallwachs à l'émission de charges négatives sous l'influence de la lumière. Et il incita Branly à étudier la déperdition de charges électriques statiques, positives ou négatives, portées par des conducteurs de natures différentes et éclairés par de la lumière infrarouge ou ultraviolette.
Branly obtenait ces lumières, respectivement, par une source thermique ou par l'étincelle de la décharge d'une bouteille de Leyde (n° 97 du catalogue). Cette déperdition de charges était mesurée par un électroscope à feuilles d'or (objet n° 74).

Avec cette technique, Branly a effectué un nombre considérable d'essais, qui lui ont donné un ensemble de mesures d'interprétation difficile, et quelquefois contradictoires.
En opérant avec du bismuth, il observa même que certains d'entre eux perdaient leur charge dans l'obscurité la plus totale (voir le n° 80 du catalogue). Branly avait ainsi observé la radioactivité de certains échantillons de bismuth, qui devaient contenir du polonium.
Mais il ne pouvait pas comprendre ce phénomène déroutant qui ne fut découvert qu'en 1896 par Henri Becquerel.
C'est peut-être la raison pour laquelle Branly décida de changer de technique.

Sans abandonner son objectif, d'étudier l'influence de la lumière sur les corps conducteurs, il décida de chercher son influence sur leur conductivité.
Pour cela, il construisit un circuit électrique fermé comprenant, en série : une pile, un galvanomètre, et la substance conductrice qu'il voulait soumettre à l'influence de la lumière. Ce circuit était enfermé dans une boîte métallique qui contenait aussi le générateur de lumière. Ce générateur était constitué d'une bobine de Ruhmkorff et d'un éclateur entre les électrodes duquel se produisait l'étincelle génératrice de lumière ultraviolette.

Voici ce qu'a écrit G. Pelletier dans son livre :
Il prit d'abord une petite lame de verre platinée ou dorée […] ensuite une lame d'ébonite à la surface de laquelle il écrasait de la poudre porphyrisée de cuivre. La lame était soumise à l'action lumineuse (et aussi à une action électique). Il essaya différents métaux et constata que, à l'état normal, la résistance électrique était très grande, tandis qu'elle diminuait énormément quand la plaque était éclairée par l'étincelle. (voir les objets n° 1 et 2 du catalogue). Mais Branly, en bon expérimentateur, faisait toujours une contre-expérience ; et alors le hasard (pour ne pas dire "la providence") lui montra un phénomène auquel il ne s'attendait pas :
La diminution de résistance électrique se produisait encore, même si on masquait avec un carton la lumière éclairant la plaque.
Inversement, si on séparait la plaque de l'étincelle par une grille métallique qui s'opposait à l'action électrique, mais qui laissait passer la lumière, la diminution de résistance ne se produisait plus.
Ce n'était donc pas la lumière, mais l'influence électrique de l'étincelle, qui produisait l'effet.
Branly sépara alors la bobine de Ruhmkorff et son éclateur du circuit révélateur de l'effet, et il constata qu'il se produisait encore à vingt mètres de distance et qu'il traversait les murs.
A la suite de nombreux essais, Branly découvrit que cet effet était plus important lorsque les métaux sensibles, au lieu d'être déposés en couche mince sur une lame de verre, étaient sous forme de limailles dans une gouttière ou enfermés dans un tube de verre.
L'objet n° 10 du catalogue est probablement ce premier détecteur d'ondes. Enfin les objets n° 5, 6, 8, 9, 11, 14 à 23, puis 45, sont les restes des innombrables recherches auxquelles Branly s'est livré pour essayer de comprendre le phénomène physique produisant l'effet qu'il avait découvert.

Branly fit part de sa découverte le 24 Novembre 1890, par une note publiée dans les comptes-rendus de l'Académie des Sciences de Paris. Et aussitôt, dans toute l'Europe, la communauté des savants et des ingénieurs se mit à étudier l'"effet Branly".
L'intérêt que tous y voyaient était, grâce à la propriété du tube à limailles de révéler le passage d'une onde électromagnétique, la possibilité de transmetre des messages à distance sans aucun lien matériel entre l'émetteur et le récepteur.
Il n'est pas dans notre propos d'expliquer comment, à Saint-Petersbourg, la 24 Mars 1896, le Russe Alexandre Popov réussit à transmettre en code Morse, sur une distance de 250 mètres, les deux mots Heinrich Hertz ; ni comment, à Londres, Sir Oliver Lodge, en associant le tube de Branly à un appareil télégraphique standard, construisit le premier récepteur de T.S.F. ; ni comment, en Italie puis en Angleterre, Marconi fit de la T.S.F. une réalité industrielle.
Branly fut bien obligé de suivre cette course à la technologie (nous y reviendrons), mais son intérêt était autre : il voulait comprendre.

Lodge avait proposé une explication du fonctionnement du tube à limailles :
Le champ électrique de l'onde produisait des forces attractives entre les grains de limaille, qui, après de microscopiques déplacements, les faisaient entrer en cohésion les uns avec les autres en formant entre les électrodes du tube des chaînes conductrices du courant électrique. Ensuite un choc (comme l'avait signalé Branly) suffisait pour briser ces chaînes fragiles et restituer au tube sa résistance électrique initiale élevée.
Lodge avait donc appelé Cohéreur le tube à limaille.

Mais Branly ne voulut jamais admettre cette explication, et il multiplia toute sa vie des expériences destinées à la mettre en défaut.
Pour comprendre cette opposition de Branly, il faut se référer aux idées dominantes de l'époque.

La décharge électrique dans les gaz raréfiés avait été étudiée depuis le XVIIIème siècle, et vers 1860 Sir William Crookes avait construit un tube à vide très poussé dans lequel des rayons inconnus sortaient de l'électrode reliée au pôle négatif de la source électrique (cathode) et produisaient sur le fond du tube une fluorescence verte, sur laquelle un objet métallique, interposé sur le trajet des rayons, projetait son ombre. Crookes avait supposé que ces rayons constituaient un quatrième état de la matière : "l'état radiant".

Ce n est qu en 1895 que Jean Perrin en France, puis en 1896 Joseph John Thomson en Angleterre, identifièrent les rayons de Crookes à un jet de particules chargées négativement, auxquelles George J. Stoney avait déjà donné le nom d"électrons" en 1891.

En 1890 Branly ne connaissait donc pas l électron.
Il était alors normal qu il pensât avoir découvert un nouvel état de la matière : l'"état radioconducteur" que prenait la matière isolante sous l'effet d'une onde hertzienne.
C'est pourquoi Branly avait appelé son tube un "radioconducteur".

Pour prouver son idée, il avait fabriqué des bâtonnets formés de limailles métalliques noyées dans un isolant solide (objets n° 4 et 12 du catalogue). Certains de ces bâtonnets avaient une dureté comparable à celle du marbre.

Critiquant l hypothèse de Lodge, Branly écrit, dans les comptes-rendus de l Académie des Sciences du 12 Février 1894 :
"De quelle façon les particules conductrices cheminent-elles à travers l'isolant solide pour s'aligner ? "
Pour prouver que les grains de limaille ne bougeaient pas, il les avait aussi remplacés par une colonne de six grosses sphères d'acier ou par un empilement de disques métalliques (objets n° 25 et 24 du catalogue).
Branly écrit :
"Quel changement d'alignement évoquera-t-on dans le cas d'une colonne de lourdes billes d'acier, dans une colonne de larges disques de fer ou d'aluminium ? Pourtant ces colonnes constituent des radioconducteurs au même titre que les tubes à fines limailles ".

Puis Branly formule deux hypothèses :

1° - ou l'isolant interposé entre les particules conductrices devient conducteur par l'action passagère d'un courant de haut potentiel (c'est sa première idée),
2° - ou bien on peut regarder comme démontré qu'il n'est pas nécessaire que les particules d'un conducteur soient en contact pour livrer passage à un courant électrique (c'est une idée nouvelle).
Et Branly ajoutait :
"Dans ce cas, l'isolant sert principalement à maintenir un certain intervalle entre les particules".

***
Cette idée nouvelle conduisit Branly à construire ces curieux trépieds qui sont exposés dans le Musée sous les n° 27 à 30.

Il s'agit de trois fines aiguilles conductrices soudées sous un petit disque et qui reposent sur un disque métallique plus large.

Branly fait soigneusement la distinction entre les cas où les aiguilles et le disque support sont faits d'un même métal ou de métaux différents, et les cas où le disque support est fait d'un métal inoxydable (or, acier inoxydable) ou d'un métal qui se recouvre spontanément d'une fine couche d'oxyde (aluminium, cuivre oxydé).
Dans ce dernier cas, un phénomène nouveau était apparu : le courant ne traversait facilement le trépied que dans un seul sens, et l'appareil agissait alors comme un redresseur.
On disait à cette époque que ce trépied était un "détecteur auto-décohérent", qui permettait d'entendre les émissions d'ondes amorties avec un écouteur téléphonique.

Henri Pélabon, professeur à l'Université de Lille, a expliqué en 1929 le fonctionnement de ce type de détecteurs :
Il existe à la surface d'un corps présentant une conductivité de type métallique une couche d'électrons libres extrêmement fine. Si deux métaux sont rapprochés à une distance assez petite pour que leurs couches électroniques se recouvrent, les électrons passent facilement de l'un à l'autre.
Ceci démontre la validité de la seconde hypothèse de Branly exposée plus haut.
Si ces deux métaux sont des disques de même nature, le courant passe symétriquement dans les deux sens et il n'existe pas d'effet de redressement.
Mais si les deux conducteurs sont des sphères, la densité des électrons à leur surface est d'autant plus grande que leurs rayons sont plus petits …
(c'est le pouvoir des pointes, qui explique aussi le fonctionnement du paratonnerre)
Le courant passe alors plus facilement de la sphère de petit rayon vers la sphère de grand rayon, que dans le sens inverse. Le cas extrême est celui où la sphère de petit rayon est une pointe, et la sphère de grand rayon, un plan.

On s'explique alors le fonctionnement en redresseur du détecteur trépied.

Mais il est nécessaire que les métaux de la pointe et du plan soient séparés par une couche d'oxyde isolant plus fine que l'épaisseur des couches électroniques.

Si la pointe et le plan sont faits de métaux inoxydables de même nature, il y a contact direct, et on n'a plus d'effet redresseur.
Mais on observe encore le même fonctionnement que celui du tube à limaille.
Il est possible que le passage du courant provoque une soudure de la pointe sur le plan, qui améliore la conductivité, et qui est rompue par un choc.

Branly, qui avait construit les colonnes de sphères et de disques dont nous avons déjà parlé (n° 25, 24 et 31 du catalogue) pour invalider l'hypothèse de Lodge, a peut-être inventé le détecteur trépied en constatant que la diminution du diamètre de la sphère qui reposait sur le plan de base améliorait le fonctionnement du dispositif.
Mais aucun appareil présent dans le Musée ne permet d'étayer cette idée, si ce n'est peut-être le tube radioconducteur n° 26 du catalogue.

***
En 1902, Branly s'était associé à un industriel, M. Popp, pour breveter le détecteur trépied et l'exploiter.
M. Popp avait créé une compagnie, la "Société Française des Télégraphes sans fils", et plusieurs ministres avaient encouragé cette initiative. Il fit construire par ses ingénieurs une station émettrice, qui malheureusement fit ses essais avant d'avoir obtenu l'autorisation du gouvernement Français. Popp fut condamné pour avoir violé le monopole d'Etat des communications, et sa société fit faillite.
Sans cette bêtise de l'administration, Branly aurait pu devenir "le Marconi français".

Contrairement à ce que certains auteurs ont pu dire, Branly ne s'est pas désintéressé du développement de la T.S.F. Beaucoup d'appareils présents dans le Musée en sont la preuve.

Branly a aidé Ducretet à réaliser la première liaison radio effectuée en France, entre la Tour Eiffel et le Panthéon, le 6 Novembre 1898, avec un appareil du type présenté sous le n° 54. Son émetteur devait utiliser l'oscillateur de Righi présenté sous le n° 99.
Les composants d'un montage pour la réception d'ondes hertziennes sont répertoriés sous les numéros 28, 35 et 58. Un récepteur de télégraphie sans fil, qui a fait l'objet d'une communication de Branly le 26 Mai 1902, porte le n° 55.
On trouve aussi au Musée :

- Un petit récepteur de marque Péricaud, destiné à des démonstrations de T.S.F. (n° 63).
- Un petit générateur d'ondes amorties servant probablement à la calibration de la sensibilité des récepteurs (n° 56)
- Des manipulateurs Morse (n° 44 et 91).
- Des relais télégraphiques (n° 50, 66, 69, 77).
- Des générateurs d'étincelles (n° 48, 49, 51, 53).
- Un maillet enfin (n° 67) pour étudier l'effet du choc sur les radioconducteurs.
Branly avait aussi aidé le général Ferrié à réaliser la station T.S.F. de la Tour Eiffel, en 1904. On trouve au Musée un détecteur électrolytique du modèle inventé par Ferrié (n° 62) et un tube à limaille mis au point par celui-ci pour l'armée Française (n° 57).

***

Mais Branly, précurseur en ce domaine, avait envisagé pour la radio d'autres applications que la simple transmission des messages en Morse. Il est aussi le père de la télémécanique.
Après avoir réalisé entièrement, lui-même, dans son laboratoire, les appareils nécessaires, Branly fit le 30 Juin 1905, dans la grande salle des fêtes de l'ancien Trocadéro, et devant 5000 personnes, une démonstration de télémécanique. Il y avait là les plus hautes autorités de l'Etat, les corps constitués, les ambassadeurs, le haut commandement militaire, et le peuple des faubourgs.
Anticipant sur les réalisations contemporaines, Branly montra qu'il était possible, sans aucun lien matériel, de déclencher des actions à distance, et de recevoir en retour les compte-rendus de leur exécution.
Presque tout le matériel utilisé pour cette démonstration (n° 86 à 89) est encore au Musée Branly. On pouvait, à volonté et dans un ordre quelconque,
- mettre en marche ou arrêter un ventilateur ;
- allumer ou éteindre une rampe d'ampoules électrique ;
- faire soulever un gros boulet de canon par un électro-aimant, ou le laisser retomber ;
- faire tirer un pistolet … Ces deux dernières applications ont dû impressionner les militaires.

Dans ce domaine aussi Edouard Branly a été un précurseur. Les techniques qu'il a utilisées se retrouvent dans les dispositifs de télémesures et de télécommandes modernes.
Au poste récepteur (appareil n° 92), une roue crantée, qui tournait en synchronisme avec une roue semblable située au poste de commandement, découpait le temps en autant d'intervalles qu'il y avait d'actions à commander. Dans chaque intervalle, le poste récepteur envoyait un message formé de traits et de points, comme le code Morse, qui indiquait l'état de l'action correspondante (en marche ou à l'arrêt) ; puis le poste se mettait en réception pendant plusieurs secondes.
S'il recevait alors une onde émise par le poste de commandement, il permutait l'état de l'action, d'"arrêt" sur "marche", ou de "marche" sur "arrêt".

La difficulté qu'avait dû surmonter Branly provenait de ce que la syntonie (c'est-à-dire l'accord d'un récepteur sur la fréquence d'un émetteur) n'était pas très efficace en 1905. Les étincelles des émetteurs de l'époque avaient un spectre de fréquences qui s'étendait sur pratiquement toutes les fréquences hertziennes.
C'est pourquoi Branly imagina aussi un dispositif qui mettait le récepteur à l'abri des fréquences parasites pouvant provenir d'un orage ou d'un brouillage provoqué par un ennemi.
Vision prophétique ! La description qu'a faite Branly de ce dispositif, dans ses communications du 22 Octobre et du 5 Novembre 1906, montre qu'il employait déjà la protection par codage utilisée de nos jours.

La syntonie fut inventée en 1902 par Karl Ferdinand Braun (qui reçut en 1909 le prix Nobel pour cette invention) et Branly s'y intéressa.
Les bobines d'accord qui figurent dans le musée sous les numéros 52, 58, 59, 64 et 99, sont la preuve de cet intérêt.

***

On trouve aussi d'autres appareils au Musée Branly :

- Des composants d'appareils de télémécanique (n° 34, 36, 37, 38, 40, 42).

- Des antennes (n° 65, 68, 84 - celle-ci utilisée probablement pour la télémécanique).
L'histoire attribue au russe Alexandre Popov l'invention de l'antenne, probablement à tort, car Branly avait aussi signalé son usage dans plusieurs publications. En particulier dans les comptes-rendus de l'Académie des Sciences du 13 Janvier 1891, dans le journal Le Cosmos du 30 Mars 1891 et dans le journal La lumière électrique du 16 Mai et du 13 Juin 1891.

L'inventaire mentionne encore d'autres appareils, que nous citons dans le désordre :
- n° 85, un arc électrique, producteur de lumière ultraviolette ;
- n° 97, un électromètre à décharges (bouteille de Lane) ;
- n° 47, un électro-aimant à armatures coniques ;
- n° 13, un autre électro-aimant ;
- n° 3, des produits chimiques ;
- n° 39, un détecteur à aiguille amovible, qui semble avoir été le prototype des détecteurs à trépieds dont nous avons déjà parlé ;
- n° 41 et 70, des appareils dont les fonctions n'ont pu être identifiées ;
- n° 76, un redresseur de courant (soupape de Villard).

Enfin, il existe aussi au Musée des appareils qui ont servi à Branly pour des recherches dans le domaine médical :

- n° 101, un colorimètre de Duboscq ;
- n° 102, un appareil pour enregistrer les pulsations (sphygmographe) ;
- n° 103, un appareil qui a probablement servi à des recherches sur l'excitation de l'influx nerveux par des stimulations optiques et électriques (bulletin du 5 Février 1898 des Archives d'Electricité Médicale Expérimentale ).

***
Mais les recherches et les technologies qui ont, de leur temps, occupé le devant de l'actualité scientifique, finissent plus ou moins vite, comme les hommes, par vieillir et disparaître.

En 1907 l'invention du tube à vide, par Lee de Forest, supplanta progressivement le tube à limaille.
Et la première phrase de la communication du 22 Octobre 1917 à l'Académie des Sciences,
"La radiotélégraphie, basée à son origine sur l'emploi des contacts imparfaits, n'y a pas encore renoncé…"
est empreinte d'une certaine nostalgie.

A cette époque Branly cherchait toujours à comprendre pourquoi un film mince d'isolant (de l'air ou un diélectrique) devenait conducteur sous l'effet d'une onde électrique, puis redevenait isolant sous l'effet d'un choc.

Il utilisait des feuilles minces de mica et d'autres diélectriques (n° 33 du catalogue) qu'il comprimait entre des disques métalliques (objets n° 31bis) à l'aide d'une presse pneumatique décrite dans ses communications de 1912 et 1915, qui n'a pas été retrouvée.
Avec son acharnement à changer presque indéfiniment les métaux et les isolants qu'il utilisait, ainsi que les conditions de ses expériences, Branly a obtenu une quantité énorme de résultats, souvent contradictoires, qu'il n'a pas vraiment réussi à expliquer.

Pour comprendre, il lui aurait fallu lire, comme nous pouvons le faire aujourd'hui, des livres qui n'ont été publiés qu'après sa mort.
Il y aurait trouvé que les variations qu'il observait lorsque les disques entre lesquels il serrait ses isolants étaient faits de métaux différents… étaient dues aux différences des niveaux de Fermi de ces métaux .
Il y aurait trouvé que le faible courant qu'il avait vu traverser une lame ultra-mince de mica était dû à l'effet tunnel, explicable seulement par la mécanique ondulatoire.
Il y aurait trouvé pourquoi ses trépieds à pointes recouvertes de tellure se comportaient comme des redresseurs de courant…

Mais il y aurait surtout trouvé qu'il avait été parmi les premiers à s'engager dans la voie des recherches sur les semi-conducteurs.
Dont est né notre monde moderne, qu'il avait contribué à créer.